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Ewendorff - Iewendrëff

Le Mont Saint Michel d’Evendorff

Par Francis André-Cartigny

Sobriquets - Les loups d’Ewendorff – Iewendrowwer Wëlf

Les mots en italiques gras sont tirés du vocabulaire Platt luxembourgeois/mosellan et respectent la codification officielle. Les noms propres ne sont soumis à aucune règle précise sauf à la rigueur aux usages locaux qui sont parfois très diversifiés.

Avant de fournir sur une origine plausible de ce sobriquet, apportons quelques éclaircissements sur l’histoire du nom même de la localité. Les origines de ce petit village, qui paraît oublié sur le plateau sierckois, sont bien lointaines. Son isolement pourrait justifier ce vieux cliché de jadis, à savoir, qu’il eut été assiégé par les loups affamés de l’hiver. Peut-être?

On peut penser que le nom d’Ewendorf(f) – dans le langage local Iewendrof(f) ou encore Iewendrëf(f) - pourrait avoir une origine gallo-romaine, et cela à deux titres.

1-Sur une partie du territoire de la commune, des fouilles entreprises au 19ième siècle mettent à jour des vestiges gallo romains, parmi d’autres restes d’une époque bien antérieure, notamment celle d’époques préhistoriques. Néanmoins, une villa romaine fut établie à cet endroit, selon les recherches entreprises à cette époque. Les alentours de Kirschnaumen sont riches de trouvailles archéologiques.

2-Alors que son appellation dans le langage local, Platt, n’a jamais varié, signe d’authenticité, Ewendorf a porté successivement de nombreuses autres appellations approchantes à celle d’aujourd’hui, tels que Ebendorf, Effendorf etc., par exemple. Il est vrai que de nombreuses raisons politiques et administratives sont à l’origine de ces changements constants. Le village d’Aboncourt, toujours en Moselle, se nommait aussi Ewendorf

Aboncourt était situé dans le passé en dedans de la zone linguistique germanique dont nous faisons encore partie. Il faut savoir que les terminaisons en Dorff ou Troff, sont fréquentes pour beaucoup de noms de localités de la région de Thionville. Elles sont l’héritage déformé d’un mot latin Tropo qui signifie troupe ou escadron. Tropo fut souvent traduit par court, du latin curtis, qui signifie cohorte ou fantassin. Le radical des deux villages Abon ou Eben ou Ewen viendrait du latin Epin. Cela s’explique par la transformation de la lettre P en B et B en V, si fréquente dans les zones franques, comme c’est le cas d’Ewendorf et d’Aboncourt. Epin est lié à cheval, ce qui sous entendrait qu’Ewendorf et qu’Aboncourt auraient été des relais militaires romains. Et, en aucun cas Troff serait une déformation maladroite du Dorf allemand. On rencontre de nombreux villages dans notre grande région linguistique interfrontalière dont le radical est proche de ebeneppen, comme Etting et même Hettange, par exemple. Enfin rappelons que notre langage populaire, le Platt, traduit parfaitement l’authentique appellation du village par Iewendrëf(f). Notre langage restera toujours la référence dans le domaine étymologique de la topologie locale.
C’est une explication qui en vaut une autre et revenons au sobriquet le loup ou de Wollef.

L’Eglise fut, dans des temps encore très proches, le centre du village, encore que de tous les temps les lieux sacrés le furent dans toutes les traditions. Notre époque moderne en fait négation. L’Eglise d’Ewendorf date du 12ième ou du début du 13ième siècle. Rappelons au passage que la paroisse de Krischnaumen dont elle dépendait faisait partie de l’Archevêché de Trêves jusqu’au Concordat de 1806. Elle fut dédiée à Saint Eloi (Eligius), ce qui confirme la thèse des chevaux romains dans le sens du radical Epin dans l’origine du nom du village. Puis, elle fut un temps dédiée à Saint Erasme, un théologien allemand de grande valeur philosophique, certes, mais qui des jours qui suivirent la réforme ne fut plus tant en odeur de sainteté que cela. Erasme fut l’auteur de l’Eloge de la folie en 1466-1469. Puis la chapelle fut dédiée à Saint Ulrich vers la moitié du 18ième siècle. Or le nom de ce saint signifie en germanique littéralement la puissance du Loup. Nous y voilà. 

Cela peut expliquer le sobriquet des Loups d’Ewendorf ou d’Iewendrëfer wëllef ou wëlf dont les habitants de ce village sont affublés.

Examinons d’un peu plus près le sens du Loup et nous trouverons certainement de curieux rapprochements avec la topographie du ban de Kirschnaumen-Ewendorf et des proches environs.

Wollef (de)
Le loup - pl d’Wëllef - Latin lupum – D = Wolf . Des tribus indo-européennes tirent leurs noms du loup. Par exemple le peuple arcadien des Lukountes. Ulfr islandais , Arnulf, Rudolf, Adolf = germanique (entre autres) – Irlandais = Olcan Le nom (i.e) du loup a souvent été remplacé par le celui du chien. Loup en verlant = wollf (rappel: p=f=v)

Wierwollef
Le loup garou. Forme ancienne « leu warou » leu garrou - c’est un renforcement pléonastique, puisque garou signifie homme-loup conformément au francique = wari-wulf=garroul. D’où en Platt Wierwollf.

bleech
Adjectif – pâle. D=blassm, bleich - NL=bleek. Vient d’une plante, la jusquiame, indogermanique = *bhel(no) : la pâle, en vieux bavarois bilina, russe belena. Dans le moyen-âge, en sorcellerie, on utilisait trois drogues, dont la jusquiame. L’un des résultats attendus de leur usage était la transformation, de celui qui en absorbait, en loup-garou. Noter que loup en celtique se dit Blez Bleiz ou Beleiz et Lyco en Grec ancien. Saint Blaise, médecin, ne vivait-il pas en ermite au milieu des bêtes sauvages ? Notons que la ville de Blois en Loire (Loire=l’Ours en vieux gaulois) vient du vieux gaulois Blez qui signifie le loup. Et rappelons que Saint Erasme dans son Eloge de la Folie fait allusion aux drogues hallucinogènes dans la transformation de l’homme en loup garou.

A la lecture attentive de ces brèves définitions nous remarquons :

Que Saint Erasme à la lecture des commentaires sur l’évangile par Saint Bernard (surnommé parfois l’Ours) a vaincu le bête tantôt le lion tantôt le loup. Erasme a écrit l’Eloge de la Folie où il fait référence aux troubles psychiques liés à la « loup-garoumanie ». Il fait référence dans son oeuvre de « Fenrir fils de Loki et de Hel la gardienne des enfers ». Le Loup est ce Gardien du Seuil vaincu par le Christianisme comme Saint Michel a vaincu le dragon.

Le Mont Saint Michel d’Evendorff

Ewendorff (Moselle)
Par Francis André-Cartigny

Le Mont Saint Michel d’Evendorff  - De Méchelsbierg vun Iewendrëff

Devant la chapelle d’Evendorff on remarquera une représentation de Saint Michel. Pourquoi cet éminent archange se tient-il à cet endroit ? Il n’est pourtant pas le Saint Patron du lieu.

Sur les hauteurs, à proximité, à deux kilomètres et demi, s’élève une colline, en apparence banale, d’une altitude de 344 m, nommée « Méchelsberg », c’est à dire traduit en français le « Mont Michel ». Le cadastre de l’ancienne Alsace-Lorraine reprend toujours en allemand « littéraire » les appellations millénaires de nos lieux dit. Cela fait partie de notre histoire.

L’appellation « Méchelsberg » est particulier en ce sens qu’elle se démarque de tous les autres lieux dit environnants plus marqués par leurs consonances celtico¬-germaniques tels que : Kremberg, krakelsberg, Rupertberg etc. Michel, nous vient de la Bible et il nous est arrivé par le Christianisme. Le personnage est lié au feu et à l’eau. Mais bien souvent les saints chrétiens se sont substitués aux divinités païennes comme c’est le cas ici, certainement le dieu gaulois Bel, l’homologue du dieu romain Mercure. Ce fut généralement le cas et c’est notamment celui du grand Mont Saint Michel en Normandie.

Méchelsberg est la fidèle traduction, pour une fois, de Mont (Saint) Michel dans la langue populaire, le platt. Méchel signifie Michel et Berg, mont. Cette colline s’étend de l’extrémité du plateau du Kirschberg jusqu’aux limites de Rustroff.

De nombreux gisements néolithiques ont été découverts à cet endroit et confirment l’existence passée de peuples sédentaires qui ont laissé de nombreuses traces lisibles.

La carte de la région d’Evendorff révèle un nombre important de cours d’eau qui prennent leur source au pied de ce fameux Méchelsberg. On en relève une quinzaine. Les puits et fontaines sont également nombreux. Les cartes nous renseignent exactement à ce sujet. Ce sont principalement les Ruisseaux de Manderen, de la Pissenbach, et de la Litscherbach et encore d’autres ruisseaux secondaires. Litscherbach par son radical Litsch traduit certainement la « lumière ». Ceci est également valable pour le ruisseau de la Leuck, qui prend sa source non loin, mais en Allemagne toute proche. Litsch est-il une forme plus germanique, étymologiquement parlant de Leuck? C’est fort possible. Ou sont-ce deux appellations « en doublet » comme c’est souvent le cas, comme par exemple : Gander/Kanner, Saar/Sauer, Mosel/Maass, c’est possible.

Bien souvent une racine analogue peut exprimer son contraire. Sachons que c’est dans les ténèbres que se fait la lumière. Les mots ayant sens de « lumière » dans les radicaux des noms des cours d’eau sous entend le caractère sacré qu’a pu avoir probablement cet espace proche du Méchelsberg.

Si « Saint Michel » a un rapport avec la lumière il a aussi un rapport direct avec l’eau. Evendorff signifie le village de l’eau, comme Eve. La Ferme de Marienhoff, proche des hauteurs du Méchelsberg, n’est pas sans rapport avec l’eau non plus. Le nom de Marie est toujours lié à l’eau, c’est une sainte sauroctone, c'est-à-dire qui chasse les dragons dans l’eau ! Marie signifie donc eau, mais aussi la mer et la mère. Le culte de Saint Michel est toujours associé à celui de la Vierge Marie, la Reine des Anges. Elle aide Saint Michel à veiller aux frontières mouvantes de deux mondes, ce « front » intermédiaire, où se livre le « combat ».

Sur les pentes du Méchelsberg se dressait jusqu’au 19ième siècle une grande forêt, qui se nommait Schirmerter et qui s’étendait du village d’Evendorff jusqu’à celui de Remeling. Cette forêt a été défrichée vers 1830. Trois fermes ont été construites sur ces emplacements. La première, Marienhoff, placée sous le patronage de la Vierge, Goldhoff, placée sur le patronage du Saint Sauveur et Mittenhoff placée sous le patronage de Saint Nicolas. 

Durant ces travaux déboisements, cinq tumuli gaulois ont été découvert et même un petit castellum qui se situait sur le ruisseau de la Bissenbach, près de la Ferme de Mittenhoff. De nombreux autres petits vestiges archéologiques de l’époque néolithique ont été trouvés sur la commune Kirschnaumen et sur le territoire d’Evendorff, notamment au lieu dit Dolem.

Sur les hauteurs du Méchelsberg des traces archéologiques celtiques, gauloises, sont découvertes alors que des traces archéologiques romaines sont plutôt découvertes sur Kirschnaumen. Les romains s’installaient rarement en hauteur et préféraient les vallées ou la proximité des voies de communication qu’ils pouvaient ainsi mieux contrôler, alors que les Gaulois occupaient plus volontiers les forêts et les hauteurs. Ces endroits de découvertes archéologiques sont classés « sites danubiens » C’est dire que le Méchelsberg a son histoire celtique et que les lieux étaient sacrés.

D’autres lieux-dits comme « Helle Bronne », proche d’Evendorff, ainsi que le bois d’Ellerscheidt ont aussi un lien avec l’eau. Bronne, vient d’une traduction allemande qui signifie fontaine ou puits. Quant à Helle, ou elle le radical celtique « elle », traduit l’eau. La racine ell ou hell évoque donc l’eau. En effet « elle » ou « Helle » pourrait être la racine celtique commune, comme par exemple, « elle » liée à la fée Elliez gardienne du puits dans la mythologie celtique.

Launstroff et ses menhirs reconstitués ne sont pas loin. Ces traces et vestiges tant archéologiques que linguistiques nous rappellent que les hauteurs de Montenach sont liés à un passé lointain et bien mystérieux.
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